Recentrer l’identité culturelle et le développement territorial dans la planification au service de la cohésion sociale au Kenya
DOI :
https://doi.org/10.18192/cdibp.v1i1.7516Mots-clés :
Territorial Planning, Indigenous Knowledge Systems, Urban-Rural LinkagesRésumé
La Constitution kényane de 2010 a introduit la dévolution comme un cadre de gouvernance transformationnel visant à renforcer l’équité, la participation publique, l’inclusion territoriale ainsi que l’engagement et la visibilité des communautés locales. La planification spatiale et économique a été positionnée comme un instrument clé pour orienter le développement, corriger les inégalités historiques et favoriser la cohésion sociale à travers des paysages culturels et écologiques diversifiés. Pourtant, malgré une architecture juridique et politique progressivement élaborée, la planification spatiale au Kenya continue de révéler un écart persistant entre les aspirations constitutionnelles et les réalités vécues. La planification territoriale demeure largement technocratique, sectorielle et contrainte administrativement, avec une prise en compte limitée des systèmes de savoirs autochtones et locaux, de l’identité culturelle et des interdépendances socio-écologiques qui dépassent les frontières des comtés. Ce paradoxe soulève des questions cruciales quant à la capacité du système de planification dévolu du Kenya à soutenir la cohésion sociale dans une nation culturellement hétérogène, socio-économiquement diversifiée et écologiquement interconnectée.
Cet article examine comment l’identité culturelle peut être recentrée au sein des cadres de planification territoriale du Kenya afin de renforcer la cohésion sociale et de permettre un développement sensible aux contextes locaux. Il soutient que les approches contemporaines de la planification spatiale marginalisent les dimensions socioculturelles du territoire, traitant l’identité comme un élément périphérique plutôt que comme un fondement de la gouvernance spatiale. La littérature existante sur la planification au Kenya se concentre principalement sur le contrôle du développement, l’urbanisation, la prestation des services et les réformes institutionnelles, tout en offrant peu d’analyses empiriques sur la manière dont les décisions de planification façonnent les relations intercommunautaires, l’identité des lieux et la résilience socio-écologique. Les recherches portant sur les systèmes écologiques tels que les bassins versants, les parcours pastoraux et les corridors de mobilité restent largement sectorielles, occultant la manière dont les structures de gouvernance dévolue fragmentent des paysages historiquement gérés selon des logiques culturelles et écologiques partagées.
Sur le plan conceptuel, l’article mobilise les cadres de la planification territoriale, de la gouvernance participative, de la justice spatiale, des paysages culturels et de la planification décoloniale pour montrer comment les systèmes de planification postcoloniaux reproduisent souvent des logiques spatiales eurocentriques qui marginalisent les territorialités autochtones et les conceptions relationnelles de la terre. Au Kenya, ces dynamiques sont renforcées par la dévolution, qui a intensifié la fragmentation administrative, la territorialité compétitive et le décalage entre les frontières de gouvernance et les systèmes socio-écologiques. L’article conçoit ainsi la planification territoriale non comme un simple exercice technique de coordination, mais comme un processus socio-politique à travers lequel se négocient l’identité, le pouvoir et l’appartenance.
Sur le plan méthodologique, l’étude adopte une approche qualitative, exploratoire et descriptive, fondée sur des études de cas comparatives menées dans seize comtés kényans disposant de Plans spatiaux de comté ratifiés. Les données ont été recueillies à travers des entretiens semi-directifs avec des planificateurs, des économistes, des agents de l’environnement, des décideurs publics et des leaders communautaires, complétés par des groupes de discussion et des observations participantes lors de forums de planification. Ces données ont été appuyées par une analyse systématique des Plans spatiaux de comté, des Plans intégrés de développement des comtés, des stratégies sectorielles ainsi que des instruments juridiques et politiques nationaux pertinents, afin d’examiner les pratiques institutionnelles et les dynamiques de mise en œuvre.
Les résultats révèlent quatre dynamiques interdépendantes. Premièrement, l’identité culturelle ainsi que les systèmes de savoirs autochtones et locaux sont faiblement intégrés dans les cadres de planification des comtés. Si les paysages culturels et le patrimoine sont souvent reconnus sur le plan discursif, ils sont rarement opérationnalisés comme principes structurants de la gouvernance territoriale. Deuxièmement, la dévolution a involontairement renforcé les cloisonnements administratifs : les comtés planifient les infrastructures, l’expansion urbaine et l’utilisation des ressources principalement à l’intérieur de leurs limites juridictionnelles, ce qui déstabilise les bassins fluviaux partagés, les corridors de biodiversité, les routes de mobilité pastorale et les paysages culturels. Cette dynamique a affaibli des interdépendances de longue date qui soutenaient historiquement la résilience écologique et la cohésion sociale.
Troisièmement, les lacunes institutionnelles au sein de l’architecture de planification dévolue du Kenya accentuent la fragmentation territoriale. La marginalisation des Autorités de développement régional — initialement conçues comme des institutions fondées sur les bassins versants pour coordonner le développement à l’échelle des grands systèmes fluviaux et des écosystèmes transfrontaliers — a affaibli la planification à des échelles écologiquement pertinentes. Les réformes post-2010 et l’exclusion de ces autorités des principales législations de planification les ont placées dans une situation institutionnelle ambiguë, marquée par des tensions de compétence, un sous-financement chronique et un soutien politique limité, entravant ainsi leur efficacité. Enfin, des innovations participatives telles que les SIG participatifs et les initiatives de cartographie communautaire montrent un potentiel pour amplifier les voix marginalisées. Toutefois, leur impact demeure limité en l’absence de cadres politiques habilitants, de capacités institutionnelles adéquates et d’une reconnaissance formelle des systèmes de savoirs décentralisés.
À partir de ces constats, l’article propose une contribution conceptuelle qui considère l’identité culturelle comme une infrastructure essentielle à la cohésion sociale dans la planification territoriale. Il avance un cadre de planification inclusif fondé sur la gouvernance participative, l’hybridité adaptative et une distribution équitable des ressources. Des approches hybrides intégrant les savoirs autochtones et locaux aux outils formels de planification — tels que les SIG, la gestion fondée sur les écosystèmes et les principes de l’économie circulaire — offrent des pistes pour concilier durabilité écologique et continuité culturelle. La concrétisation de ce potentiel exige cependant des réformes institutionnelles capables de reconnaître, de soutenir et de légitimer la gouvernance autochtone et les pratiques de gouvernance adaptées aux contextes locaux.
L’article conclut que la résolution des défis de la planification territoriale au Kenya nécessite bien plus qu’une participation procédurale ou une coordination technique. Elle implique de réorienter les pratiques de planification vers l’humanisation des relations urbain-rural, la validation de la diversité culturelle et la planification à des échelles alignées sur les systèmes socio-écologiques plutôt que sur la seule commodité administrative. En mettant au premier plan le rôle central de l’identité culturelle et du développement territorial dans la cohésion sociale, cette étude contribue aux débats plus larges sur la planification décoloniale, la justice spatiale et la gouvernance dans le Sud global, tout en offrant des enseignements pertinents pour d’autres contextes dévolus et postcoloniaux confrontés aux tensions entre réforme institutionnelle et réalités territoriales vécues.
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